JULIETTE BOUTILLIER

JULIETTE BOUTILLIER

J'écris "Bag Ladies, Femmes aux sacs"

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(Photographie issue d'une représentation au Théâtre Varia de Bruxelles, comédiennes :  Helene Antoine, Karine Jurquet, Sonia Pastecchia.)

 

Avec l'aide d'une bourse d'écriture attribuée par la Fondation Beaumarchais, en 2001, j'écris le texte  Bag Ladies, Femmes aux sacs (que  je ne chercherais jamais à publier!!!!)

 

Ce désir nait d'une rencontre avec Gabrielle sur un banc de métro, entourée de sacs, lisant des journaux périmés ; assise à côté de moi, elle parle avec douceur du “ monde qui va mal ”. À chacune des fois que nous nous voyons,, dans les “ Mac Doland ” ou ailleurs, nous rions beaucoup. Elle dit que je lui apporte de la légèreté. Je n'ai jamais osé lui dire qu'elle m’apporte de la profondeur. J’ai continue à voir longtemps Gabrielle. Comme ça. Au début, sans savoir que j’allais avoir le désir de parler d'elle, d'autres et donc de nous. En aidant Gabrielle à porter ses sacs, j'ai découvert un autre quotidien: Gabrielle dans les rues de la ville, la journée, le soir, dans les lieux publics. A travers son errance, elle m'ouvre les yeux sur un monde que j' ignorais, bien que faisant partie intégrante de celui dans lequel j'évolue. C'est ce monde -ou plutôt cette vision du monde- à la fois si universelle et si impardonnablement subjective que j'ai eu envie d'écrire. 

 

Gabrielle ne ressemble en rien à certaines femmes clochardes que l'on peut rencontrer sur les trottoirs. Elle ne mendie jamais. Elle cherche simplement à rester anonyme au milieu de la foule, à faire ses "petites affaires", à avoir du temps pour se consacrer à ses prières. Le seul indice d'étrangeté qui peut frapper le regard d'autrui, susciter l'interrogation, sont ses sacs en plastique, bourrés et usés. Des amis me disent que des femmes partagent des situations de vie similaires à celles de Gabrielle au Canada. J'abandonne Gabrielle.  Je pars au Canada. Là-bas, j'apprends qu'on appelle les femmes comme Gabrielle, "BAG LADIES.

 

BAG LADIES Littéralement: femmes aux sacs.

Dans les hôpitaux psychiatriques où les patients n'ont pas d'endroit pour déposer leurs affaires s'est développée la coutume de lier deux sacs ensemble pour transporter les effets personnels. De là viendrait l'expression "Shopping bag ladies".

Dans les rues des grandes métropoles, des femmes marchent, avec comme seuls bagages des sacs contenant des objets usuels et d'autres plus dérisoires, vestiges de leur temps passé. Objets affectifs et véhiculant une mémoire. Inventaire disparate tels une cuillère en argent, un pot de crème de beauté, de la vaseline, une Bible noire protégée par une couverture en plastique, un carnet, un portefeuille avec de l'argent ou de la petite monnaie, un oiseau mort, des factures téléphoniques périmées. Elles récupèrent, achètent ou volent ces objets qu'elles trimbalent dans leurs sacs. Elles s'alourdissent pour sentir encore le poids de leur existence. Ces "femmes-escargot" transportent à l'extérieur, dans leurs cabas, toute leur maison.

 

Nocturnes bien souvent, elles arpentent la ville quand nous allons nous coucher. Elles errent de foyers en foyers, de rues en rues, de gares en gares, d'hôpitaux psychiatriques en hôpitaux psychiatriques.

 

L'errance n'est jamais un statut clair, et le vagabond, s'il existe, n'est jamais directement martyr ni assassin. Il n'est ni beau, ni sublime. 

"Par sa seule présence, c'est un fait, qui n'a fondamentalement pas besoin de parole. Juger, justifier, plaindre ne signifient plus rien. Le vagabond est un être des confins, un innommable, sa plus stricte définition. Aux limites du silence, il n'avoue rien, il est sans aveu."

(Extrait du "Vagabond et la machine". JC Beaune.)

 

A travers les témoignages de femmes sans abri, j’ai été touchée à la fois par le fond qui s’en dégage (une idée de perte et de « passeuses »), et par la forme (la manière avec laquelle ces femmes se racontent.)   

 

 A 12 ans, je vis moi-même une première fracture intime. Une empreinte à vif dans la chair. La marque d’un avant et d’un après. La disparition d’une mère.

Devenue adulte, je suis restée obsédée par la perte.Perte de tout ce qui me traverse avec fracas dans l’instant et qui va disparaître , tous les moments du quotidien dont je perds l’essence car la mémoire est volatile. Je cherche à garder des traces de cette réalité qui me pénètre de toutes parts et me touche mais dont je ne sais pas toujours quoi faire. Consigner dans des cahiers mes séismes internes et les petites choses récupérées et arrachées à la vie quotidienne : dans le métro, multitudes de gestes anonymes, regards dérobés, conversations volées, à la terrasse des cafés. Anecdotes. Toutes ces petites histoires qui forment la grande, répertoriées dans une sorte d’inventaire désuet à la Perec.

 

Ce qui m’a amené à m’intéresser aux bag ladies, c’est quelque chose qui à avoir avec la perte.

 

Qu’il s’agisse d’une perte morale, matérielle ou physique. Je me suis posée la question, à un moment : “ que reste t-il quand on a tout perdu ? ”En terme de reconnaissance et d’identité. A un moment où dans nos sociétés, on est encombré d’un trop plein matériel, médiatique et que l’on survit dans la surconsommation. Une des femmes, rencontrée au tout début (Gabrielle, à l’origine de cette aventure) m’a dit un jour ceci : “ j’ai appris à vivre, vous savez et à faire en sorte qu’en ayant rien, j’ai tout ” ; cela m’a fait réfléchir et me concernant, j’ai inversé la formule : “ j’ai appris à vivre vous savez, et à faire en sorte qu’en ayant tout, j’ai rien. ”

 

Les bag ladies ont élaboré, au sein de cette perte, des techniques de survie, une organisation “ autre ” du quotidien le plus trivial. Ainsi, l’ordinaire s’en trouve révélé

Mais je me suis rendue compte que ce qui restait, au-delà de tout, c’est     leurs petites histoires, leurs biographies, leur appartenance à une vie passée..  

Malgré et avec cette perte, ces femmes expriment surtout une réflexion sur le monde, duquel elles ont été exclu ou dont elles se sont exclues elles-mêmes.

 

Dans la vie ou sur un plateau de théâtre, j’ai considéré ces femmes, avant tout comme des femmes, mais aussi comme des passeuses :

Conservatoires de la vie quotidienne, archéologies du présent, ombres de tous les personnages-ombres, c’est à dire ombres de nous mêmes, les bag ladies ne sont pas tout à fait des ermites puisqu’elles ne s’isolent pas complètement du monde et des autres ; mais malgré tout elles vivent de leurs ressources intérieures. Ainsi, elles voient et peuvent encore témoigner de ce que nous ne voyons plus…dans leur survie, dans leur rapport à l’amour, à la solitude aux biens matériels, elles vivent en condensé, ce que chacun de nous vit.

Personnages polymorphes, en se révélant – elles nous révèlent aussi une partie de nous mêmes. Reflets de l’humanité, elles sont par essence théâtrales.

 

Pourquoi le théâtre, l’art de perdre et de retrouver la mémoire, ne deviendrait il pas un pays, pour ces voyageuses, le temps d’une représentation ?

Evidement, faire entendre ces paroles ne servira pas à améliorer concrètement leurs conditions de vie, par contre, comme le disait D.G Gabily « cela permettra juste le les envisager comme être, de leur rendre à chacun (es)un visage, une voix qui parle aussi au théâtre – et non au reality show – sans commisération, sans pathos, ainsi qu’ils/elles désignent le monde et nous dans le monde » (…)

 

 

Très vite, m’est apparue, de par la qualité de leur langue, le brio des attaques (Ellie : « Voici ce qui c’est passé »  ; Darian :« Je ne suis pas née. Je suis tombée du ciel »   Sally :« Tout ce que je possède sur cette terre tient dans des sacs »…), la force de la trame narrative, que ces témoignages pouvaient être considérés comme des textes théâtraux à part entière où l’oralité devenait écriture ; quelque chose de difficilement reproductible. 

 

Il a donc s’agit de reprendre la parole de ces femmes, comme expression première de leur lutte pour survivre, en essayant de la transformer le moins possible,par souci de leur être fidèle et surtout de véhiculer la dimension poétique que ces paroles recèlent très souvent.

 

Ne pas les trahir

Cela signifiait pour moi, couper le moins possible leurs témoignages, leur laisser un temps de parole suffisant. Ne pas créer des personnages en synthétisant plusieurs entretiens en un seul personnage. Sally, Ellie, Darian et les autres sont de vraies personnes qui existent ou ont véritablement existé. Quant à Gabrielle, je l’ai régulièrement rencontrée tout au long de ce travail de gestation.

 

Que signifiait encore dans mon travail leur être fidèle ? Il convient d’évoquer la source de ces matériaux. Dans la plupart des cas, il s’agissait d’interviews de femmes errantes rencontrées par des sociologues, souvent à la faveur de leur admission, fut-elle temporaire, dans un centre d’hébergement. A l’occasion de ces entretiens, elles évoquaient le parcours de leurs existences : ce qui les avait conduit là. C’était souvent les mêmes enchaînements de séquences, les mêmes événements qui revenaient : la misère dès l’origine, l’école quittée très vite, le travail sans intérêt, une vie conjugale qui échouait, éventuellement l’alcoolisme et la violence, la perte des repères familiaux, la perte d’un domicile, et l’évocation de leurs constantes difficultés avec la paperasserie et les soucis financiers.

 

Comment interpréter ces archétypes ? Sans doute existe-t-il des déterminismes sociaux. Mais on peut également suspecter les intervenants sociologues et assistants sociaux de coder le discours de ces femmes à partir de grilles de lecture conventionnelles. Enfin ces femmes jouaient-elles le jeu convenu avec leur interlocuteur en leur donnant à entendre ce que l’on attendait d’elles.

 

Aussi ai-je tenté de me constituer mon propre matériau en allant sur le terrain à la rencontre de ces femmes. J’essayais autant que possible de sortir du dialogue habituel qu’elles entretenaient avec les intervenants sociaux. Bien que je sois une personne dont ne dépendait pas leur situation sociale et financière, je fus bien acceptée et il me revient en mémoire toutes sortes de conversations souvent gaies et cocasses. Sentiment qui ne transpirait pas à la lecture de certains interviews avec les sociologues. Le document de base était bien fabriqué à la mesure de son utilisation : souvent déclencher une action sociale en la faveur des sans-abri, avec une volonté latente de victimisation de la part des interlocuteurs. Dans ces conditions à qui convenait-il d’être fidèle, aux femmes ou aux interlocuteurs ? Comment envisager une restitution de leur réalité ? Comment représenter cette vérité ?

 

A ces interrogations s’ajoutaient des difficultés inhérentes à la traduction.

La majorité des témoignages utilisés étaient en anglais, soit en provenance des Canada, soit du Canada. En outre, certaines de ces femmes d’origine étrangère s’exprimaient dans une sorte de sabir intermédiaire entre leur langue maternelle et l’américain. Rarement je fus confrontée à la traduction de termes triviaux, le plus souvent les expressions employées par ces femmes étaient simplement étranges : « je ne suis pas née » dit l’une d’elle. Etrange parce qu’étrangère, étrange parce que non conventionnelle. C’est pour ces raisons que j’ai opté souvent pour une traduction littérale, volontairement plus décalée et poétique. J’ai cherché à transmettre la beauté et l’incongruité de leurs paroles. Même dans la misère et le dénuement, les femmes escargots montraient une grande élévation et des interrogations métaphysiques. « Vous vous faites du souci pour moi et bien moi, je me fais du souci pour vous » déclare l’une d’elles.

 

Traitement de l’adresse.

Dans ces monologues frôlant parfois l’autoportrait, elles ne dialoguent pas forcément avec l’interviewer, ni avec elles mêmes, mais plutôt avec quelque chose de plus indicible et mystique : l’absolue. C'était une parole très ouverte…

 

 DEBUT DU SPECTACLE :

 

PREAMBULE

 

 

JULIETTE. (Assise à son bureau, en même temps qu’elle écrit, le texte se projette sur l’écran)

J’ai rencontré Gabrielle sur un banc de métro, entourée de sacs, lisant des journaux périmés ; assise à côté de moi, elle parle avec douceur du “ monde qui va mal ”. À chacune de nos rencontres, dans les “ Mac Doland ” ou ailleurs, nous rions beaucoup. Elle dit que je lui apporte de la légèreté, je n’ai jamais osé lui dire qu’elle m’apporte de la profondeur. J’ai continué à voir longtemps Gabrielle. Comme ça. J’ai raté notre dernier rendez-vous. J’ai perdu Gabrielle.

 

 

 

PART 0

 

DEAD DOG’S DON’T BITE

(CHIENS CREVES NE PEUVENT PLUS MORDRE)

 

 

SALLY.  Why do you look at me? You look at me too? Hey why do you look at me? Ah, you smile! Ya it's funny. Ya it's funny. Hey why do you look at me?Hey what's your problem? Nothing else to see? Okey. Okey. WHY do you look at me? AM I a monster? Why do you smile? 

 

Elle entrouvre son manteau et s'expose comme un animal de foire.

Hey man what's your problem with me? Am I a monster for you? Stop looking at me, okey!

 

ASSISTANTE NUMERO 1. Hey sister! Maybe he doesn't understand. 

 

SALLY.  Okey. But you understand me.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  Yes. Maybe english is not their mother language.

 

SALLY.  Okey. English , it's YOUR mother language.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  Yes. It's mine...

 

SALLY.  So. You can tell me where is the train for anywhere. Because I have to go. Okey.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  Yes okey but. But it doesn't seem that you are here to catch a train.

 

SALLY.  Hey, how can you say that? You don't know anything okey.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  I don't know. But. I would like to know.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Yes. We want to know.

 

SALLY.  (Paralysée...

 

ASSISTANTE NUMERO 1. First. What's your name?

 

SALLY.  Sally.

 

ASSISTANTE NUMERO 2. Sally, what's a beautiful name.

 

ASSISTANTE NUMERO 1. How old are you?

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  How old?

 

SALLY. About. About... 

ASSISTANTE NUMERO 1.  And where do you live?

 

SALLY....

 

ASSISTANTE NUMERO 1. I think you live in the street.

SALLY....

 

ASSISTANTE NUMERO 1. You live in the street?

 

SALLY....

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  Please Sally. There are a lot of people here listening to you.                                                                                       

 

ASSISTANTE NUMERO  2.Yes. We're here to listen to you. 

 

SALLY.  I just want to die, that's all.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.(A l’Assistante Numéro 2)Mademoiselle s'il vous plaît! Vous êtes prête? Traduisez. 

 

L’Assistante Numéro 2 traduit les propos de Sally et transcrit simultanément.

Bruits parasites de machine à écrire.

 

SALLY.  Excuse me. Do you have a cigarette? 

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Excuse-moi. T’aurais pas une cigarette. 

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  You can't smoke here.

 

SALLY. Hey you're borring me okey.

 

ASSISTANTE NUMERO  2.  Vous m'emmerdez, ok.

 

ASSISTANTE NUMERO 1. You were just telling us you want to die. What. Could you explain it  to me.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Vous venez de dire que vous voulez mourir. Pouvez-vous l'expliquer.

 

SALLY. (A son oiseau) Matthias. My favourite bird.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Matthias. Mon beau petit oiseau.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  Oh bird. What's the story of your bird.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Ô oiseau. Pouvez-vous nous dire quelle est l'histoire de vos oiseaux?

 

(Inscription : dead dogs don’t bite…)

Un temps.

 

SALLY.  No woman has suffered more than me.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Aucune femme n'a souffert comme moi.

 

SALLY.  And you don't know what suffering means, okey.

ASSISTANTE NUMERO 1.  Yes. We don't know.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Oui nous l'ignorons.

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  But we would like to know.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Mais nous voulons savoir.

 

ASSISTANTE NUMERO 1. Explain it  to us. Why do you...

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Qu'est-ce que la souffrance?

 

ASSISTANTE NUMERO 1. One fact.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Donnez un exemple.

 

SALLY.  Mister Siegel...That...You..must put in a jail.

 

Sa langue se syncope. Maugréments, balbutiements.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Monsieur Sigare, vous. Mettre en prison.

 

ASSISTANTE NUMERO 1. Please Sally,the show must go on. Explain it  to us. One fact.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Sally s'il vous plaît. Le spectacle doit commencer.

 

SALLY.  You want a fact. I give you one fact. Hey, you know mister Siegel. Mister Siegel is a big big man, full of money and he’s paralized. Hey 

  

Elle s'emballe et délivre des morceaux d'anecdotes. Bribes éparses où il s’agit  d'une cafétéria où on lui aurait demander de reposer un morceau de pain et où un certain Monsieur Siegel aurait voulu la faire enfermer. 

 

 

 

L’Assistante Numéro 2, feuille et  microphone à la main :  

ASSISTANTE NUMERO 2.  Rapport. Prénom: Sally. Âge: indéterminé… Dit qu’elle serait prête à raconter son histoire à n'importe qui, à la télévision, plutôt que de mourir dans la rue...   Tout le pays pleurera. Comment est-ce qu'une femme a pu être torturée comme ça, c'est incroyable. Déclare avoir vécu deux ans dans une cabine téléphonique du Hilton, sur la 34ème Rue... et un an dans les toilettes pour femmes de l'hôtel Martinique, et pouvoir le prouver! 

 

Citation de l’intéressée : Un matin, au Hilton, je suis descendue aux toilettes pour dames. Je me suis mise complètement nue et je me suis lavée. J'étais là, debout, et le directeur de l'hôtel est arrivé avec le détective... Je suis là, dans les toilettes, et je suis nue... Je me lave en chantant et puis... "Qu'est-ce que tu fais, Sally?" C'est le détective qui me demande ça. et il dit au directeur: "Je suis désolé, vieux, mais il faut que je la fasse enfermer!"

M'enfermer? Vous allez me faire enfermer?", je dis. "Y a des assassins dans les rues, des types qui tuent six femmes et qui s'en tirent, et c'est MOI que vous allez enfermer? Vous allez enfermer une femme parce qu'elle est nue et qu'elle se lave? Tout ça parce qu'elle n'a pas de toit?

 

 

SALLY.  Hey, what is she doing ?

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Hé qu’est-ce que vous faites ?

 

ASSISTANTE NUMERO 1.  Hey Sally. Sally. She is writing your story.

 

ASSISTANTE NUMERO 2.  Eh Sally, Sally. Elle écrit votre histoire. Elle écrit juste votre histoire…

 

 

PART 1

 

 

(Sur l’écran , film Super-huit muet en noir et blanc : Un vieux carnet sur un banc, des images en boucle d’une foule anonyme marchant. On ne voit pas les têtes. On n’aperçoit que des chaussures foulant le trottoir, des pantalons, le balancement des sacs à main et trouant ces images urbaines, des silhouettes de femmes aux sacs.)

 

 

 

JULIETTE. Paris. Trop regarder, éviter de regarder, il y a mille manières d'être obscène.   L'effet du regard posé sur l'autre dont on ne voit plus que la différence, la part manquante, l'anormalité. Aujourd’hui le 18 de ce mois, Einstein écrit si le rat avait eu la corpulence de l’homme, il aurait gouverné la terre. Le 18 de ce mois, j’écris alors qu’il fait froid et que le ciel pue. La doublure de mon manteau pendouille toujours aussi misérablement. Je n’ai pas pris le temps de la recoudre. Si j’écris le mot obscénité dans ce carnet, c’est parce que j’ai vu ce soir la petite catastrophe du quotidien. Dans le métro, en bas de chez moi, une femme vociférant, puante et hurlante, clocharde de son état. J’ai vu le 18 de ce mois, les passants ne plus s’arrêter de passer. Ne plus s’arrêter un instant devant la femme effondrée sur le quai. L'image d'une chienne agonisante en pleine ville aurait été plus insolite et inhabituelle qu'une femme tombée à terre. On essaierait de porter secours à l’animal . J’oublie qu’il n'y a plus de saints ou de démons. Il n'y a que la foule et moi dedans, enjambant le corps comme on passerait sur le ventre d'un cadavre. J’ai eu peur d’elle : Si j’avais osé la toucher, elle se serait réveillée d’un coup pour me sauter au visage. J’ai manqué de salive. Je lui ai simplement demandé: "Madame vous m'entendez?"

 

Un temps.

 

Dans le train Paris-Bruxelles.

Compter les arrêts. Ne me suis encore jamais exilée jusqu’ici. La sensation de distance m’échappe.J’écris ceci: qu'on habite un igloo, une cabane, un palace, le bloc d'une cité, ce qui nous réunit c'est l'espace privé, l'endroit où on peut laisser au sol un morceau de tapis, accrocher au mur des casseroles, une carte postale. On rentre chez soi comme on rentre en soi; une fois la porte fermée, les bruits disparaissent, la coquille nous protège du monde extérieur,  et nous permet de retrouver notre monde intérieur.

Je pense au théâtre : écrire leurs histoires en faisant défiler la procession de ces planètes exorbitées, une histoire du minuscule donc,l'histoire de quotidiens enchaînés

 Regarder. Chut. Simplement regarder. Pour ce soir, c’est tout.

 

PART 2

 

 

« GIVE YOUR DOG A BAD NAME AND HANG IT”

(INUTILE DE TRADUIRE…)

 

La comédienne Sally, va prendre la parole devant le miroir de sa loge en se maquillant pour se métamorphoser subtilement en une autre. Perruque, cigarette et sac à main. Elle essaie aussi plusieurs registres de voix.

 

 

JULIETTE. Rayna, Rayna, elle disait qu’elle n’aurait jamais du s’appeler Rayna. J'aurai du être Shirley. Et si j'étais un garçon, j'aurais du être Lou. J'aurai du m'appeler Lou. Mon problème c'est mon nom mais tu peux changer de nom n'importe quand, quand tu veux. Mon premier prénom c'est Mary, mon deuxième Rayna, mais Mary m'a causé des ennuis. Je le déteste. C'est pourquoi j'utilise Rayna maintenant et ça fait un petit temps déjà. J’aurais jamais du m’appeler Mary. 

 

RAYNA. Tu vois on nous donne de mauvais prénoms et ces prénoms nous figent.  

 OK, chéri ! On peut y aller !

 

Ce n'est pas dans mon habitude de parler. Peut-être que je parle trop mais rien à faire, on doit pouvoir s'expliquer. Je suis seulement allée jusqu'au septième grade. J'étais très stupide. Je ne sais toujours pas beaucoup de choses même aujourd'hui. J'ai eu une mauvaise maladie, une méningite de la moelle et on m'a enlevé de l'école. Je n'y suis jamais retournée. Après ça, à quinze ans j'ai travaillé dans une fabrique de cigares. Je les roulais comme des cigarettes.       

 

J'ai toujours travaillé. J'ai travaillé pour une dame riche dans la soixante dix septième rue. J'ai cuisiné pour tout le monde et tout le bazar. Tu sais huit ou neuf couverts. Elle donnait des réceptions deux fois par semaine. Elle me payait mais elle ne voulait rien savoir des signatures et de ma déclaration. Rien du tout. Ils vous disent qu'ils ont oublié comme ça ils n'ont pas de taxe ni de formulaire à remplir. Mais j'aime le travail ménager. Bon c'est tout ce que je pouvais faire à l'époque. Pourquoi c’est comme ça ? Tu ne sais pas ?C'était la crise chéri.   Je serai restée dans les travaux ménagers mais trimballer tout le temps tous ces papiers me rend malade. (Un temps)Bon, il faut qu’on s’explique. Rien à faire il faut qu’on s’explique.

 

 

OK chéri, tu sais ça je le connais mieux que personne parce que je suis dans la rue depuis plus longtemps que quiconque. En douze ans j'ai appris et j'ai vu. Je connais les bons, ceux que tu ne dois pas craindre. Mais j'ai peur. Tu vois, dans l'hôtel où j'étais ils nous donnaient de l'argent bien sur  MAIS ILS AURAIENT DU NOUS PROTEGER AUSSI. La plupart des gens dans cet hôtel étaient comme les pires de Rock land State Hospital. Je me suis rendue compte l'autre jour que là-bas ils n'avaient que mille lits mais nous, nous avons quinze mille de ces gens lâchés sur nous à New - York.

Pourquoi c’est comme ça ? Tu ne sais pas ? Et bien parce qu’un jour ils ont décidé d’ouvrir les portes de tous les hôpitaux pour soigner les fous à l’extérieur. C’était une bonne idée je crois parce que restée enfermé à l’intérieur rend encore plus zinzin mais voilà les docteurs eux ne sont pas sortis, ils sont restés à l’intérieur, alors…

 

Certains docteurs ont peu de jugeote et ils laissent toute sorte de cas descendre ici dans les hôtels à côté des drogués et des alcooliques.

 

(chuchoté)Dans mon hôtel, il y avait même des escrocs professionnels. D'accord j'ai oublié de fermer ma porte à clefs quand je suis allée aux toilettes mais j'avais oublié que je vivais avec de tels voleurs. Une fois dans l'ascenseur, deux escrocs m'ont suivi et m'ont dévalisé. Ils m'ont dévalisé dans ma chambre aussi. J'étais en train de dormir et quelqu'un est entré et je l'ai chassé. Je ne sais pas comment il est entré. C'était un déficient mental à cause du cancer et il avait des coupures partout. Lui et sa petite amie faisaient beaucoup de hold-up. Ils étaient tous les deux comme ça. Ils viendraient à l'intérieur chez toi, ils renverseraient ton matelas. Quand ils boivent ils cherchent de l'argent. Escrocs professionnels en plein hôtel! . Tu pouvais te faire dévaliser aussitôt que tu mettais le pied dehors. Je n'avais pas d'eau courante, pas de serrure dans la salle de bain, on pouvait même te surprendre par derrière. Il y avait des meurtres là, des démons qui volaient, tuaient et se droguaient. J'étais effrayée. J'ai entendu crier la nuit, une femme. Je ne sais pas pourquoi. L'endroit devenait mauvais mais on s'y habitue. Dès que je suis dehors la nuit, j'ai peur parce que je ne sais pas qui est derrière moi.  

 

Quand je n'ai plus d'argent, je mendie un café ou un beignet et je vis de ça mais je n'aime pas beaucoup mendier et j'espère que je n'aurai pas beaucoup à le refaire. Je ne taxerai même pas une cigarette. Quand je travaillais je n'aimais pas non plus que quelqu'un le fasse. Mais de toutes façons nous perdons tous notre fierté. Quand tu perds ta fierté, c'est la pire des choses. Personne ne croit que tu es bon à quelque chose. Quand je veux une pièce, j'en ai besoin et je la prends mais je dis aussi à tous ces gens dans la rue que je ne les reverrai peut-être jamais. C'est sûr c'est eux les chanceux parce qu'ils ont encore leur fierté.

 

 

JULIETTE. Cette nuit, cauchemar, je me réveille effrayée. Je vais devant le miroir, mon visage est devenu celui d’un homme, je ressemble étrangement à Bourvil : grand nez, petite bouche, je mesure 1 mètre 83. L’homme parle, il me dit ceci :

 

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07/09/2018
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