JULIETTE BOUTILLIER

JULIETTE BOUTILLIER

J'écris " Je voudrais mourir tout de même un peu en ordre"

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Sous la demande insistante de Gilette Barbier qui avait interprété Gabrielle dans "Bag Ladies, Femmes aux sacs", je me consacre à l'écriture d'un monologue théâtral centré sur le personnage de Gabrielle (encore une fois je ne chercherais jamais à le publier!!!!!)

 

 

 l'origine de cette pièce : une double rencontre

A vingt-huit ans, je fais une rencontre incongrue dans le métro. 

 

J'ignore ce qu'elle a pu voir en moi à l'époque et ce que j'ai pu précisément trouver en elle.  Toujours est-il que je suis restée assise pendant longtemps sur cette parole libre, drôle et chaotique ; cette vision du monde à la fois universelle et impardonnablement subjective.  Puis, j'ai commencé à fantasmer un spectacle qui restituerait métaphoriquement l'univers de ces « femmes escargots », celles qui transportent à l'extérieur, dans leurs cabas, toute leur maison. (Aux Etats-Unis on les appelle des Bag Ladies - littéralement "femmes au sac" -).  Des paroles d'ermites que la société rejetterait et qui délivrerait au sein de leur survie et sur le monde, une parole dégagée de toute restriction, de valeur de jugement.  J'ai donc créé un spectacle : "Bag Ladies - Femmes ausac" qui évoquait la perte et dont la forme était plurielle et polyphonique. (Les représentations ont eu lieu au Théâtre Varia à Bruxelles en décembre 1999 et au Théâtre de l'Echangeur à Bagnolet en décembre 2002 et en janvier, février en tournées. )

 

Pour cette création, Gilette Barbier s'est emparée de la parole de Gabrielle, une des figures centrale du spectacle.  Les propos de ce personnage ont fait écho en elle-même. Dans la vision qu'elle a du monde et la façon qu'elle a de le raconter.  Le spectacle fini, elle m'a passé alors commande. Elle m'a signifié son désir de poursuivre, de ne pas en finir avec Gabrielle.  Cette obsession et sa fidélité m'ont touchée et m'ont à mon tour donné envie de restituer la parole de Gabrielle en un dernier portrait posthume et théâtral. 

 

Une mise en forme.  Un théâtre pauvre.

 

Il s'agirait donc aujourd'hui de trouver un lieu d'échange où la parole de Gabrielle se ferait entendre seule, dans une simplicité enfantine et candide, à l'image de l'humanité de Gabrielle.  Le politique n'est pas ignoré (par essence, exprimer un point de vue en est déjà un !) mais il n'en est pas le point de départ.  La genèse du désir s'ancre plutôt sur la restitution d'une rencontre et sur une recherche sur l'altérité et l'adresse immédiate.  La rencontre (c'est déjà beaucoup) doit se faire avec le public non au niveau d'un choc mais au niveau du théâtre en ce qu'il consiste en une assemblée librement réunie et prête à entendre une parole inouïe, avant toute chose, avant réflexion même.  Le lieu choisi pour cette rencontre théâtrale est l'espace où on mange et où on boit.  C'est une petite pièce pour une cafétéria.  En effet, en côtoyant dans un lit un corps endormi, on connaît peut-être l'autre.  Et c'est aussi en partageant un repas au gré d'anecdotes futiles et profondes qu'on peut passer de la nourriture à la nourriture spirituelle.

 

L'usage de cet espace ne se réduit pas à quelque chose d'intimiste ou de réaliste. C'est la chambre d'écho dans laquelle se fait entendre la parole dépouillée de Gabrielle.  Avec seulement les outils de la langue mais légèrement décalés.  Egalement, cela se traduit formellement par un décrochage d'avec la réalité. Car dans cette pièce, une partie s'inscrit sous la forme d'une vision. Un décor sonore (voix off d'enfants) évoque ce qu'il aurait pu y avoir mais qui ne figurera pas : un ciel, des ailes, un ventilateur, de la terre, des chutes. Ce qui pourrait s'entendre comme un geste artistique primordial qui signifie que nous sommes bien dans un lieu de représentation, au théâtre.  La protagoniste centrale elle-même en a conscience puisque Gilette, avant d'entamer le long monologue de Gabrielle s'exclame : « tiens, me voilà dans un théâtre vide et toute seule ! » Ce décalage prend ici l'aspect d'une parole fautive en liaison direct avec le sujet (Gabrielle) qui l'a inspiré. Dans une autre histoire, la langue pourrait être tout autre, excellente ou sublime par exemple. L'aspect fautif n'est qu'un moyen. 

 

Le défi serait de faire surgir cette parole sans parasitage de forme.

Il y aurait donc la fragilité d'une comédienne de soixante seize ans, assise à une table de cafétéria et s'emparant de la parole de l'autre qui en avait septante-cinq ans (en belge) au moment de la rencontre avec Juliette.  On parle de ciel, de dieu, de chaussettes à raccommoder.  De quoi parler d'autre ? Il faudrait que tout soit très simple, très bête au sens étymologique du terme, voir bestial.  Et dans ce portrait posthume, à travers une langue fautive, on se demande comment restituer une rencontre, une vie composée d'actes quotidiens et de survie.  Cependant cet aspect minuscule éclaire profondément nos vies de tous les jours. C'est quand on a tout perdu qu'on peut enfin retrouver une parole essentielle, celle des ermites, d'un Beckett, ou d'une Gabrielle...

 

DEBUT DE LA PIECE

 

En off, pendant l’installation du public, la vraie voix de Gabrielle

Puis, la lecture de sa biographie par Juliette.

 

JULIETTE (lisant) : En 1938, je fais la petite servante à Budapest, je suis nourrie. J’ai 18 ans. C’est justement l’année « Congrès d’Eucharistie » à Budapest. Et alors un jour, j’ai devant les yeux ce cortège innombrable de saints et de saintes, de vierges, de martyrs, de docteurs…Et quand je vois ce défilé, ce défilé grandiose, avec tous les grands de ce monde, en vêtements royaux, royaux : des hommes, des femmes, des religieux de diverses sortes, des mineurs, des écoles, des militaires et tous avec des insignes de leurs religions et qui prient et qui chantent avec des bannières et des statues…je me dis : « mais tous ces gens, ils ont perdu la tête !  C’est pas vrai, c’est pas vrai, et s’ils ont perdu la tête, moi aussi je veux la perdre ».

Et c’est alors que je me décide de me faire religieuse.

 

Mais on me cherchait pendant plusieurs mois, on me trouvait pas. La police ne me trouvait pas J’étais partie à Budapest, sans qu’on le sache à la maison pour retrouver Thérèse. Car on mourrait de chagrin, Papa et moi, d’avoir perdu notre petite sœur Thérèse. Et moi surtout, moi, je ne me retrouvais plus dans le monde. Je n’avais que ma sœur jumelle à qui j’ai vraiment aimée et que je me sentais indispensable d’être près d’elle.. Mais où ce qu’elle est ma sœur à Budapest ? Où ce qu’elle est donc je me demandais.

Finalement, j’ai pris les renseignements et j’ai allé à la maison des petites sœurs des Pauvres. Et je l’ai trouvée. J’ai retrouvé ma sœur. Et ce jour là c’était la visite de la Mère Provincia. Et la Mère Provincia, elle m’a reçu avec un bras ouvert, en disant aux sœurs que je lui faisais une très bonne impression. Et quand j’ai vu ma sœur et que j’ai eu passé un dimanche enchanté avec elle, j’ai dit  « mais moi, aussi je veux rentrer au couvent mais comment je vais avoir le consentement de Papa ? » ( Déjà, pour avoir le consentement pour ma sœur, Papa a dit qu’il préférait qu’elle aille se jeter dans le Danube.)

Il fallait d’abord que je me réconcilie et que je donne signe de vie. J’ai écrit à Papa : « Cher Papa. J’ai trouvé ma sœur, elle est très heureuse. Pardon d’avoir parti de la maison, pour la peine que je t’ai causé et moi aussi je veux rentrer au couvent ».

Et mon père, dans sa colère, il a répondu : « Ma fille, je sais en avance que tu ne restes nulle part, je te donne la permission, et va !. Mais je ne sais pas vous aider ni toi, ni ta sœur  avec un seul franc. ».Je n’en avais pas. Et on m’acceptait telle que j’étais.  

 

Oh, j’étais tellement heureuse. « Mais où ce que c’étaient, tous ces bons livres que je ne connaissais pas  Je retrouvais la Statue de St George, la Sainte Vierge, le Sacré Cœur. » Je voulais tout connaître. Tout avaler tout de suite !

Tout m’enchantait, les serments, les prières, le petit Dieu, tout m’enchantait, tout. Je ne faisais que pleurer de joie. 

 

J’ai rencontré ma sœur habillée en Novice et moi en Postulante pendant mes 6 mois de Noviciat à Nancy en France. Elle était de son groupe et moi j’étais de mon groupe. Elle était très aimée et proposée en exemple. Et à moi, on me faisait tout le temps des reproches. La maîtresse de Novice m’a dit que je ne savais pas obéir, que j’exagérai en tout… pourtant, en lisant la vie des Saints, je me rendais compte à quel point j’étais approuvée. J’ai fini le Noviciat au bout 18 mois. Donc j’ai passé la guerre là bas. C’était la guerre aussi en 41. Et pis après j’ai fait mes 5 années de vœux  Et après on rentre au grand Noviciat pour se préparer pendant toute une année à la profession perpétuelle. Mais ça, il faut pas trop le dire ! Et alors là, à ce moment là, on m’a dit : « Ta place est dehors parce que tu ne sais pas obéir ! Le Bon Dieu te mets à la porte »

J’en mourrais de  chagrin ! Ce qui me faisait plus de la peine, c’est de l’aimer quelqu’un et qu’il vous aime pas; c’est ça qui me faisait le plus de peine. Je retrouvais tellement d’incompréhensions, plutôt, pas d’incompréhension mais de l’indifférence de la part de ces sœurs qui ne me connaissaient pas. Je sentais que ces sœurs avaient le cœur glacé envers moi. Peut-être c’était pas vrai mais j’avais cet sentiment.

 

On m’a placée comme auxiliaire à Ostende et ça a duré 4-5 ans jusqu’en 1951. J’ai resté dans la congrégation, au même titre que les vieillards. Je mange avec eux, je dors dans le même lieu. J’ai un cache poussière noir et un voile noir avec une petite bordure blanche. Le dimanche l’infirmerie, le lundi, la buanderie, et les autres jours, je fais le grand nettoyage quartier par quartier, par mon propre chef. Et un jour, j’ai un point de coté très fort qui ne passe pas -  ça me prend parfois - et alors la mère supérieure m’a tout de même mis en observation à l’hôpital et là je vois les infirmières en tablier toute blanche, et travaillant au bout des doigts. Je dis : « mais qu’est ce qu’ils font ces gens, presque rien, ils sont bien payés et ils sont considérés et moi, j’ai fait plus que ça, beaucoup plus et je n’ai même pas un mot d’affection, de bonjour, une mot de gentillesse et que si une fois, je suis malade, je ne peux même pas être une fois malade ! Maintenant je sais ce que je veux faire de ma vie, je vais être infirmière ».Mais je ne savais pas ce que ça demandait, aussi bien du temps, de l’argent, de la scolarité, je n’avais ni les uns ni les autres…

 

Ça se passait en 51 et je suis allée à Bruxelles, j’avais 31 ans Mais je ne savais pas tout le mal qui m’attendait encore…Toutes les semaines, j’ai suivi des cours d’une institutrice, à expliquer ce que je devais apprendre pour passer l’ examen d’entrée. Mon papier était toujours là, dans ma poche et je l’ai étudié partout, partout. Je comprenais pas un mot des termes médical et comprendre ou pas comprendre, il faut que je l’apprenne par cœur.

Je ne savais pas ce que ça veut dire une « cellule » c’étaient tous des mots que j’ai jamais entendus. Et grâce à Dieu, j’ai tout de même réussi, en tout dernier mais j’ai  réussi. J’ai commencé à travailler comme garde-malade pendant deux ans en 53-54.  Et j’étais payée comme une infirmière, alors que j’étais que garde-malade. Après je suis devenue infirmière hospitalière. Alors je m’ai mis au travail jour et nuit, le jour et la nuit. Et après ça, encore 4-5 années de cours professionnels de pédicure manucure massage pour les hommes et les femmes.  Et après ça, j’ai encore suivi un cours de choses sociales.  Et alors à l’école, une infirmière qui travaillait Croix Rouge m’a demandé si je voulais pas dépanner un couple : Madame était mourante et Monsieur était malade aussi, et c’était sexuel…

 

Le petit père là, quand sa femme est morte, il voulait que je continue d’aller chez lui. La vaisselle, la lessive, le ménage, j’ai tout fait mais j’ai dit : « Cher Monsieur, je ne suis pas femme d’ouvrage, je suis hospitalière. Je le fais parce que je sais bien que vous n’allez pas encore payer quelqu’un. En 57,58 le fils ivrogne qu’il avait , un vrai bandit, a été expulsé de cet immeuble. Et le père pleurait. Il ne savait pas où aller , j’ai dit : « je vais m’installer, si vous voulez vous pouvez venir chez moi ».

Ça fait qu’il a habité 10 ans chez moi  à St Josse.  

Et quelle chance que je l’avais, parce que d’être en commerce toute seule…Eh dites, je recevais hommes et femmes. C’était mon ange gardien !

Je voulais avoir encore une autre maison plus grande pour en avoir plusieurs personnes. Bah oui, je n’aurais pas su ni vivre ni mourir sans ma maison de repos. C’était mon idéal de la vie Le petit père était contre. Il croyait que je l’aimerais moins. Parce que je l’ai gâté, pourri tellement, comme si c’était le père éternel dans ma maison. 

 

Mais Petit Père a toujours dit : « quand je serais crevé, tu feras ce que tu voudras ».  Alors quand il est mort en 68, y’en avait une petite maison de repos à reprendre et je l’ai repris à mon compte. Et vous savez tout était impeccable dedans, je voulais que tout soit à sa place, et mes tableaux et mes statues et tout…Un bijou.

Enfin, je l’ai eu. Mais fallait payer le loyer, payer le manger, je n’avais pas de rentrées.

Ça fait que j’ai été obligé de fermer. J’acceptais donc de capituler.

 

J’ai eu la visite de Papa. Il voulait absolument - c’était son désir avant de mourir - revoir ses deux filles, ma sœur religieuse Thérèse et moi. Alors, j’ai payé le voyage pour Papa, j’ai payé le voyage pour ma sœur. Et je voulais garder Papa pour toujours. Tous les jours, il disait toute sorte de vilains mots, qu’il ne veut pas rester ici  et patati et patata mais : « Papa, je veux tout te donner »  Il ne voulait pas, il ne voulait pas quitter sa maison, son jardin, sa Hongrie. Il a invoqué comme raison que j’ai pas de maison et j’ai dit : « Papa, si c’est ça qui te coûte, je t’achète une maison ». (Papa croyait que j’avais de l’argent mais je n’avais pas d’argent.)

Donc, j’ai du incliner, donc Papa était parti et j’ai eu une maison et dans quelle histoire que je me suis mise :

 

J’ai montré à Papa une vieille maison (c’était une vieille maison qu’on ne pouvait pas donner 1 franc dessus) et Papa qui ne voyait pas très bien,   il a dit : « si c’est autant, tu peux l’acheter, ça vaut autant que ça ».

Je suis allée chez le notaire pour la vente, j’ai attendu qu’on descende le prix de 350 000 et j’ai levé le bras. Et on m’appelle tout de suite pour signer. Je signe et il me dit : « Et l’argent ». Ah, mais je dis : « l’argent je ne l’ai pas ». « Comment, vous n’avez pas d’argent et vous venez acheter une maison ». « Mais vous l’aurez, vous l’aurez ! La caisse d’épargne va m’en donner ». (il croyait que j’avais à la caisse d’épargne)  Alors, il hurle avec moi le notaire : « Vous savez que toute votre vie, vous serez poursuivie et que vous devez payer, vous l’avez signé, vous êtes propriétaire ».

Je vais voir le monsieur de la caisse d’épargne: « C’est impossible de vous donner le prêt » il me dit « Monsieur, depuis des années, je vous apporte tous mes petits francs, francs par francs pour vous et pour mon livret.  Et j’ai maintenant une petite maison et j’ai besoin d’une toute petite quantité et vous ne voulez pas me donner » et en disant ça, je mouille toute moi, tellement que j’ai sangloté « Désormais vous n’aurez plus un franc de moi, même si j’en ai en abondance ». j’ai dit : « je les brûlerai plutôt, mais vous n’en aurez pas un franc ».

 

Pour finir, ils m’ont quand même accordé la grâce de me donner les 150 000 francs sur 15 ans. … je me mis à travailler carrément jour et nuit. le Petit Père souvent, il pleurait, il prenait sa canne et tapait « Tu vas arrêter travailler, tu vas te tuer au travail ! Mais tu vas aller coucher ! Mais il est 2 heures de la nuit ». Et en 2 ans, j’ai tout payé, parce que les choses, les intérêts, commençaient à monter. Et je suis rentrée dans ma maison  en plein hiver. Voilà, vous la connaissez à peu près ma vie, jusque là.

 

 

COMMENT LA RACONTER ?

 

 

GILETTE Le jour où elle s’est fait opérée de l’appendicite ? L’age de sa première marche ? La date de son certificat ?

J’ignore

sa date d’anniversaire. Par déduction, je pense qu’il s’agit de l’année 1920. En Hongrie. A la campagne, 

je suppose. 

ses lieux de passage. Ses endroits d’habitation. Aucune mairie dans laquelle elle se serait mariée. Aucun hôpital où elle aurait accouché. Ni l’un ni l’autre. 

 

Je ne sais rien de ce qui composait ses journées. Je pense seulement que des choses aussi banales que celles de remettre le papier toilette sur le dérouleur ou prendre le temps de badigeonner de rouge le genou écorché d’un enfant ou encore glisser la facture dans l’enveloppe, écrire une lettre d’amour, sourire dans la cabine d’un photomaton, aller au spectacle en fin de journée.. ont fini par devenir pour elle des actes complètement étrangers.

 

Comme lui étaient étrangères ce genre de pensées « Dès qu’il fait beau, j’ai envie de baiser. Comme les chiens ont envie de pisser ». « tiens, la fermeture d’une porte, un claquement et pourtant je n’ai pas entendu la porte claquer « 

 

Je ne connais pas le lit dans lequel elle a du mourir. Peut-être n’y avait il pas de lit.

 

Je ne possède aucune photographie. Ni ancienne, ni proche.

 

Je ne possède aucun objet qui lui ait appartenu. Une petite bouteille plastique qu’elle remplirait d’eau dans les toilettes des Mac Donnald. Elle disait Mac Doland. 

Elle disait « j’ai appris à vivre vous savez et à faire en sorte qu’en ayant rien j’ai tout ».

 

 J’aurais pu vous parler de bûcher, de voix divine, de défilé de hautes coutures mais avec elle je suis plus proche de la vie des anges que celle des hommes.

A propos, Wim Wenders se demandait comment les cheveux des deux anges ne devaient pas bouger au vent. Est-ce que moi je devrais porter un bonnet rose qui ressemblerait au sien ? Est-ce que je devrais m’exercer à parler avec un accent hongrois ?

 

Est-il déjà arrivé que des anges se posent ici ?  

Sur le dossier des fauteuils  ? Ou perchés sur les cintres ? En équilibre sur la bordure du comptoir de la cafétéria ? Dans le caniveau.  Prés de la porte d’entrée.   Ou bien ici, à l’intérieur, accrochés à la nuque d’un des spectateurs ? Parce que ça nous aurait rendu grand service à nous,, d’avoir des ailes. Une enfant se réveille chaque nuit en pleurant parce qu’elle n’arrive pas à voler. «   au ciel, on se déplace avec des ailes je suppose. Mais il faut croire que ça nous aurait pas été utile si nous n’en avons pas reçues. Imaginez : à tout moment, quelqu’un volerait ici ! C’est vrai : ça a son avantage mais ça a aussi son inconvénient. Quelqu’un viendrait tout le temps nous embêter du bout de l’aile. Au ciel en tous les cas, il est dit qu’on vivra comme les anges. Hommes, femmes et enfants seront égaux, n’auront pas de sexe. Tout sera parfait. Aussi sur que j’ai le bras, que j’ai les yeux que j’ai les oreilles, c’est aussi sur. Je n’y pense même pas. Je vis avec. »   Signée Gabrielle.

 

Ah, vous n’aviez pas encore entendu ? Mais si, la bonne nouvelle. L’ange qui annonce à Marie qu’elle deviendra la mère de Dieu. Avec le doigt levé comme cela, un petit peu. Il est venu lui, portant un lys. Le lys de l’Annonciation.

Oui,  elle s’appelle Gabrielle.

 

Gi - lette. Un L, deux T. J’ai perdu une aile dans ma fiche d’état civil au fur et à mesure que le temps a passé Gilette comme les lames avec Barbier en nom de famille comme le rasoir.  76 ans. Elle en avait soixante quinze au moment de la rencontre avec Juliette. Se dit « septante cinq » en belge.  

 

Et si Gabrielle était un spectacle ? et si le théâtre devenait le temps d’une représentation, un pays pour elle, alors il y aurait…

 

 

UNE VISION

 

 

(Juliette sème par petites poignées de la terre sur la plateau. La comédienne se prépare et va s’installer à une table. Pendant ce temps, en off, ce texte dit par des voix d’enfants) : 

 

Il y aurait

un ciel  

chargé d’ailes

de papillons, d’anges, d’hélicoptères.

 

Un écran   projetterait des images d’enfants peut-être

des bêtes à carapace – des escargots des tortues - , un ange, un cheval de corbillard sans son plumeau noir, une carte postale, un chariot, des oies, des  journaux périmés, une marguerite , une photo d’elle en communiante, des myosotis, des plans de villes et de métro, des lys, des pages blanches.

 

On accrocherait un foulard qui flotterait, près d’un escalator

un ventilateur à piles sous un voile transparent   léger

Les enfants souffleraient des bulles de savon

Lanceraient des avions en papier et des nuées de sachets en plastique blanc

 

Comme si de rien n’était.

On assisterait à un enterrement. Œdipe et son mal aux pieds, Icare et ses ailes brisées, Achille et son tendon douloureux, ils creuseraient un trou pour y déposer le corps de Pan le dieu de la nature. 

 

Sur le sol en terre battu des morceaux de glaçons, de branchages, de briques, de béton, de toile, de verre, de carton – tous les restes des igloo, des cabanes, des palaces, des bloc de cité, des armatures de tentes    

 

Les chevilles des actrices seraient fatiguées. Entorses banales, fractures graves, bandages serrés, souliers usés, tout le monde mourrait par les pieds 

 

Une comédienne aurait le pied dans une flaque d’eau et un arrosoir se viderait dans un bassin.  

Une autre à l’ourlet défait répandrait de la terre sur le sol et la jetterait comme une semeuse. Cela ferait un tout petit bruit. Plic. Plic. Plic 

 

le bruit de la corde à linge de la laisse du chien une comptine hongroise le bourdonnement du frelon le vrombissement des sèche-mains dans les terminus de gare le glissement sur la plaque de verglas le piaillement des oiseaux en cage et des milliers et des milliers de tonnes de tomates d’oranges déversés dans les immondices les chutes d’eau dans l’escalier les lettres qui s’échappent des boîtes aux lettres un sparadrap qui se décolle et tomberaient, tomberaient les gens, chuteraient les ordres, les crachats de glaires et de pierres, les insultes, les tempêtes de plumes. Parfois la pluie.

 

 

Et très lentement, Gabrielle. Une chaussette trouée elle prendrait un œuf en bois et le ferait tomber dans la chaussette et  raccommoderait  « tiens, me voilà dans un théâtre vide et toute seule »  ....

 

Pour écouter la véritable voix de Gabrielle, c'est ici :

https://www.mixcloud.com/Julietteb/la-voix-de-gabrielle/

 

 



07/09/2018
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